Lettre du sous-lieutenant Jean Regnault

Cette lettre a été envoyée par Jean Regnault, sous-lieutenant au 72ème Régiment d’Infanterie sous les ordres du Capitaine Maurice Ernest Mordant, à Elisabeth Cécile Ouvry, femme du Capitaine Maurice Ernest Mordant :

Morlaix 8 Décembre 1914

Madame,

            Le 2 Août 1914, je fus, en sortant de l’École de St Cyr, affecté à la 8e Compagnie du 72e, commandée alors par le Capitaine Mordant. J’ai trouvé en lui un chef extrêmement bienveillant et, bien vite, j’eus pour lui une sincère affection. Lors de notre premier combat, le 23 Août, à Meix, devant Virton, j’admirais le calme et la clairvoyance avec lesquels le Capitaine dirigeait la Compagnie.

            Plus tard, le 28 Août, à Lesse, près de Stenay, la Compagnie fut lancée dans un véritable enfer. Le Capitaine, impassible sous le sifflement des balles, veillait à tout, surveillait tout et, malgré les objurgations de ses lieutenants, refusait de se coucher. A un moment donné, sous une rafale plus violente des mitrailleuses, je réussis à le forcer à s’abriter. Peine perdue, au bout de quelques instants le Capitaine se relevait et méprisant le danger, continuait à donner ses ordres !

            Plus tard, dans les heures douloureuses de la retraite, j’ai appris à le connaître mieux encore et à l’admirer davantage. Redonnant confiance aux découragés, exhortant les fatigués à donner un effort, il maintenait la discipline de la Compagnie et continuait à tenir en main ses 250 hommes. La fatigue physique n’avait aucune prise sur lui. Le manque de sommeil, la soif, la chaleur étaient impuissants contre sa farouche énergie. Dur pour lui-même et bon pour les autres, tel était le Capitaine Mordant. Je me souviens d’un jour où nous avions quelques heures de repos. Brisés de fatigue (nous n’avions pas dormi depuis deux nuits) nous nous endormons côte à côte, au bord d’un talus. J’avais à surveiller ce jour-là une distribution de vivres : le Capitaine, réveillé avant moi, me laisse dormir, empêche le sergent de me réveiller…et surveille la distribution à ma place !!

            Je ne l’ai vu qu’une fois céder à la fatigue. Après le passage de la Meuse, il s’est endormi en me parlant, nous avions marché 23 h. avec 3 heures de sommeil seulement !

            Plus tard, à Buzancy, nous sommes restés 25 h. sans boire, sous le soleil d’Août ! Le Capitaine, le soir de la bataille, me fit appeler pour partager son dîner. Aussi tranquillement que si la soif ne nous torturait pas, il partageait un poulet avec moi et me disait : »Mais si, Regnault, il faut manger. Il faut vous soutenir, sans cela la soif vous abattra. » Et comme je refusais encore, ne pouvant avaler une seule bouchée, il se mettait à rire. « Souvenez-vous que l’homme de guerre mange quand il peut, dort quand il peut et se bat tant qu’ il peut. » Et tout en plaisantant de son bon rire qui remontait les courages, il continuait son repas.

            Je vous demande pardon, Madame, de vous raconter de si petits détails, mais quand on pense à l’énergie qu’il fallait pour, après 25 h. sans boire, après une bataille comme celle de Buzancy, quand on pense à l’énergie qu’il fallait pour plaisanter comme le faisait mon Capitaine, on est confondu d’admiration.

            J’arrive maintenant, Madame, à la page douloureuse et j’hésite à vous l’écrire. Je sais l’atroce chagrin que je vous cause en vous rappelant ces évènements, mais je crois de mon devoir de vous l’écrire. Plus tard, pour vous, pour vos enfants, il faut savoir ce que fut le Capitaine Mordant à Pargny-sur-saulx. Je précise tout d’abord la portée de ce que je vais vous dire. J’ai recueilli tous ces renseignements, non pas d’après les racontars des blessés, mais d’après des indications précises, en contrôlant tous les renseignements recueillis.

            Le 6 Septembre, la 8e Compagnie passa toute la journée sous les obus. Le 7, au petit jour, le Capitaine passa tout le long des tranchées de la Compagnie et me donna encore quelques ordres. Le 7 Septembre, vers 6 h., nous recevions l’ordre d’enlever Pargny-sur-saulx. La Compagnie se porta en avant et, avant d’aborder Pargny, se reforma à l’abri dans une carrière. Suivant son habitude, le Capitaine était parti en avant avec 4 hommes et m’avait laissé le commandement des 3 sections restantes, le lieutenant de Vaussay ayant déjà été blessé.

            La situation se précisait critique : des forces ennemies considérables occupaient la plus grande partie du village et le débordaient par la droite, une de nos sections était déjà fusillée à courte distance.

            Je me portai rapidement auprès du Capitaine qui me donna vivement ses ordres : attaquer à travers de grands jardins, charger l’ennemi avec vigueur et faire illusion sur notre petit nombre. Lui-même se réservait d’attaquer avec 2 sections par la grande rue.

            Nous étions auprès de la tuilerie de Pargny qui flambait. Il faisait nuit. Le Capitaine, un fusil à la main, donnait ses ordres, toujours aussi calme. Au moment où, à la tête de ma section, je pénétrais dans les jardins, le Capitaine me cria : »Et surtout Regnault, faites attention à vous. »Il n’y a pas de danger lui ai-je répondu. »et ce sont les dernières paroles que nous avons échangées. Pauvre Capitaine, il pensait au danger pour les autres, mais pour lui, il n’y pensait pas !

            La Compagnie, bien lancée par son Capitaine, fit merveille. Nous avions devant nous 3 ou 4 compagnies allemandes que nous forçâmes d’abord à reculer en leur infligeant des pertes cruelles ! A minuit nous avions repris la moitié du village. Mais à bout de souffle, fusillés de tous côtés, nous ne pouvions plus avancer. Je fis alors prévenir le Capitaine que j’étais blessé depuis deux heures et que je ne pouvais  continuer plus longtemps.

            Toute la nuit encore, la Compagnie tint sur les positions que nous avions conquises. En vain en m’en allant, j’avais supplié nos chefs de nous envoyer du renfort; en vain, un camarade de la 7e compagnie faisait aussi connaître la position critique dans laquelle se trouvait la 8e, personne ne vint. Il n’y avait plus de renfort disponible, il fallait tenir jusqu’au bout. La Compagnie Mordant sut se montrer à la hauteur de la tâche qui lui incombait.

            Le Capitaine avait passé la nuit près du passage à niveau de Pargny. Au petit jour, les allemands débordant notre droite, amenaient des mitrailleuses à moins de 200 m. et fauchaient en quelques secondes la section Boucher dont le lieutenant fut tué et dont il ne réchappa que 9 hommes. Le Capitaine prévenu de ce désastre répondit à l’homme qui le lui annonçait  » Si les mitrailleuses vous gênent, il faut les prendre. » Puis, malgré les supplications des hommes qui étaient près de lui, il se porte sur la droite de notre ligne. Là, il s’aperçut de la gravité de la situation et dut revenir jusqu’à l’usine où je l’avais quitté la veille. Ralliant les survivants de la section Boucher et les quelques hommes qui restaient de la sienne, il organise une seconde ligne de résistance; mais déjà l’ennemi nous entourait de tous côtés. La gauche de notre ligne n’existait plus. La droite, que notre Capitaine venait de rallier, était en un clin d’œil détruite sous les rafales allemandes et sous l’attaque d’un bataillon !

            Le Capitaine a du vivre quelques minutes affreuses, sentant sa Compagnie anéantie, voyant ses officiers, ses soldats qu’il aimait, tomber les uns après les autres.

            Au passage à niveau de Pargny, quelques hommes tenaient encore et tiraient à toute vitesse sur les masses ennemies qui nous attaquaient. Le Capitaine voulut regagner le passage à niveau et sans doute, avec ses hommes, rallier quelques isolés et tenter un dernier effort. En traversant la rue que balayaient les balles allemandes, il est tombé frappé à la tête.

            Un sergent, Burguet, de St Ouen, s’élança pour le secourir et tomba mortellement frappé sur le corps de son chef. Les derniers soldats qui étaient là, fantassins du 72e et du 128e, voulurent le secourir et tous tombèrent mortellement frappés ! Il restait encore deux hommes, les soldats Moteau et Moreau. Moteau, lui aussi, voulut sauver son chef qu’il aimait et, comme ses camarades, tomba victime de son dévouement. Moreau, blessé à son tour, réussit à s’échapper de cet enfer et vint porter au commandant du régiment, la nouvelle que la 3e compagnie n’existait plus. C’est lui qui m’a raconté les derniers moments du Capitaine et tous les deux, nous avons pleuré comme des enfants. Trois officiers, 240 hommes avaient attaqué Pargny…il en réchappa 12 soldats. Comme son chef, la 8e Compagnie était tombée au champ d’honneur !

            Il me reste à vous transmettre, madame, un dernier souvenir du Capitaine. Le 24 Août, à Meix, devant Virton, il rédigea deux dépêches et me chargea de les transmettre. Je ne pus jamais trouver une occasion favorable et ce n’est qu’aujourd’hui que je me sépare, avec peine, je l’avoue, du seul souvenir qui me restait de mon chef.

            Comme je vous l’ai déjà dit, madame, j’avais pour le Capitaine Mordant une affection profonde. Cinq semaines de vie commune, de périls courus en commun, tout créait entre nous des souvenirs indissolubles. J’ai longtemps hésité avant de vous écrire, mais, guéri aujourd’hui de la blessure reçue à Pargny, sur le point de repartir pour le front, je n’ai pas le droit de me taire.

            Si je ne reviens pas, il faut que vous, vos enfants, sachiez ce que fut le Capitaine dans ses derniers instants, que vous sachiez qu’en dépit de tout, il resta toujours ce qu’il était de son naturel, l’homme le plus brave et le chef le plus calme que j’ai jamais connu. Je retourne au front, mais je sais que je n’y retrouverai pas les soldats admirables et le Capitaine que j’avais au début.

            Pour tous ceux qui ont eu l’honneur de servir sous ses ordres, pour tous ceux qui l’ont vu à l’œuvre, le Capitaine Mordant restera le CHEF dans la plus noble acception du mot.

            Je vous prie de m’excuser, Madame, du chagrin que ma lettre vous aura causé, mais, plus tard, ce sera pour vous un apaisement et une douceur de savoir combien fut regretté le Capitaine Mordant. Pour vos enfants, ce sera une légitime fierté de savoir que leur père eut une fin de héros.

            Veuillez me permettre, Madame, de m’associer respectueusement à votre douleur et de vous exprimer encore combien j’ai pleuré le chef que j’aimais tant et qui m’aimait aussi.

                                                                                                        Jean Regnault
sous-lieutenant au 72e d’infanterie
par  Morlaix.

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